24 octobre 2021

Retour sur les incendies, catastrophe environnementale

Retour sur les incendies, catastrophe environnementale

Contribution du Dr Benadjila, agroécologiste

Selon les données de la Nasa, le 8 août dernier, 187 114 incendies ont été enregistrés au même moment sur le globe. Le précédent record date de septembre 2020 avec 138 680 foyers, soit une différence de presque 50 000. En Algérie, durant l’été 2021, les feux de forêt ont ravagé plus   89.000  hectares à travers 35 wilayas du pays où un total de 1.186 foyers

, ont provoqué la perte de plusieurs dizaines de vies humaines.

L’actualité récente fournit l’occasion d’une mise en perspective de cette réalité méditerranéenne ancienne.  Les  incendies de forêts  ne sont pas une chose nouvelle, s’il y en a toujours eu  pour des raisons naturelles  (volcans, éclairs…), ils se sont intensifiés depuis que  l’homme s’est mis à faire de l’agriculture. Entre le début de la néolithisation, et le début de l’ère industrielle l’homme a provoqué la première crise écologique  anthropique. On estime à 1 milliards d’hectares la surface de terres dégradée,  sur 5 milliards/ha de terres  cultivables. Mais cela s’est passé sur une période de plusieurs milliers d’années, dépassant de loin l’échelle d’une vie humaine, dont le nombre était réduit.

Ce à quoi nous assistons, est une recrudescence des incendies, due à une pression anthropique croissante (dans le monde, 90% des incendies sont directement ou indirectement liés à l’activité humaine), et aux changements climatiques. Dans une publication,  OSS/ACCA-CRDI. 2007,  a révélé qu’un changement du régime pluviométrique à l’échelle intra-annuelle a été constatée avec une légère augmentation des précipitations de début de saison en Octobre-Novembre et un déclin de celles du cœur et de fin de saison.De plus le bassin méditerranéen est une région qui se réchauffe de 20% plus vite que la moyenne mondiale. Le réchauffement de la température de l’air tend déjà vers + 1,54°C par rapport aux valeurs préindustrielles, et les projections annoncent un réchauffement d’environ + 2,2°C lorsque la moyenne mondiale passera le seuil de + 1,5°C. A ce titre l’ONU a prévenu: « La sécheresse est sur le point de devenir la prochaine pandémie et il n’existe aucun vaccin pour la guérir.

Des périodes de sécheresse de plus en plus longues, conjuguées à une élévation des températures, augmentent nécessairement la  vulnérabilité  aux incendies.

 Même si l’ampleur de la catastrophe est étendue dans l’espace, la problématique est régionale et reste très territorialisée, la stratégie à  développer le sera évidemment aussi, réfléchie et pensée en étroite collaboration avec la population. Ce qui exigera d’elle une  organisation (association, comité de village…), rigoureuse et volontariste. La grande variabilité des situations,  densité de population, position géographique (éloignement, accessibilité), position topographique (altitude, versant)…, donne une idée de la complexité du problème, et de l’importance des difficultés à affronter. Nous sommes confrontés à la diversité des territoires, où il faudra encore réfléchir de manière globale, mais en apportant des  solutions locales.

Comment  agir. ?

Il est bien entendu que la  vision d’un agronome est incomplète, mais il peut être l’un  des mieux  outillé pour lire les aspects vitaux du monde rural.

Il faudra tenir compte du fait que nous sommes soumis au facteur temps. La nature étant  amorale, et implacable, nous sommes obligées de nous plier au calendrier climatique,  de tenir compte des risques imminents d’inondations, et de leurs effets dévastateurs sur les populations et les sols dépourvus de végétation sur lesquels elles vivent. Car si le sol est une ressource renouvelable sur des temps longs, il l’est difficilement à l’échelle d’une génération humaine.

Devant l’urgence, avec un souci d’efficacité, il faut mettre en place un Organe : force opérationnelle  (Taskforce), doté de moyens propres, pour lui permettre d’installer des plates formes de logistiques. Il aura pour rôle de, synchroniser,  prioriser, diffuser et informer (réseaux sociaux), de fluidifier  les échanges physiques (matériel, produits…) et intellectuels (partage de connaissances, d’expériences..), en évitant surtout de sombrer  dans une gestion bureaucratiques et administrative. La situation demande que l’on doive, travailler en apprenant, et apprendre tout en travaillant, se jeter à l’eau. En restant fidèle à la fameuse règle, centraliser sans étouffer les initiatives et décentraliser sans perdre le contrôle.

Il parait logique que les compositions floristiques des plantations forestières soient pilotées par des phytosociologues (profil agronomes, biologistes …). La profusion de travaux qui existe au niveau des universités (Bab Ezzouar, Tizi Ouzou, Ensa…) devrait constituer une solide base théorique, indispensable à la lecture de  la réalité, et l’amélioration de la vision du futur. Sachant que la remise en état des lieux sinistrés prend des dimensions, environnementale, sociale, et économique, il est impératif d’associer des compétences  multidisciplinaires, et de décompartimenter  les spécialités.

Dans ce contexte des C.C, le risque, d’inondations, glissement de terrains…est certain.

-La priorité serait d’épargner les vies  humaines, et leurs biens par des « Ouvrages Anti Erosifs », sur la base de cartes de vulnérabilité,  on peut commencer par : 

*Protéger/Sécuriser les sites occupés par les populations et préserver leur  habitabilité.

*Aménager l’environnement proche, dans le but d’assurer une production agricole pour les besoins indispensables dans les limites environnementales. Sans un minimum de capacité de survie, de quoi assurer les besoins de  base,  il n’est pas possible de fixer la  population qui  se chargera des travaux, qui seront rémunérés (sources d’emploi). On comprend que l’action à engager en premier lieu serait de viabiliser les sites en stabilisant les sols, ceci permettra de protéger les citoyens, leurs biens et leur donne la possibilité  d’entretenir des activités.

Planter ou  laisser  faire ?

Pour répondre  à la question de savoir  s’il faut planter, ou laisser la nature reprendre ses droits, une régénération naturelle ? Il est certain que nous aurons à opter pour les deux solutions avec une forte proportion de Régénération Naturelle Assistée (R.N.A). Dans tous les  cas, il faut saisir cette sinistre occasion pour  transformer cette faiblesse, en une force agissant comme levier au développement économique des territoires sinistrés.

Pourquoi aura-t-on probablement à faire les deux avec un ensemble d’actions intermédiaires ?

Même si la  densité de population  varie d’une zone à l’autre,  elle reste élevée, pratiquement 30  fois la  moyenne nationale. L’humanisation ancienne de la forêt méditerranéenne n’est plus à démontrer. A des degrés diverses, les populations sont  majoritairement liées financièrement aux activités agricoles et aux forêts. Or la disparition des espaces boisés, nous sommes face à une désertification, aura une incidence sur l’effet régulateur bioclimatique de  la forêt. La destruction totale ou partielle de grandes étendues forestières va nécessairement perturber le comportement des plantes cultivées, et affecter donc les revenus des populations autochtones. Les actions ou inactions sur les espaces forestiers, qui représentent 60% des surfaces incendiées, vont impacter nécessairement  l’agriculture locale, qui il  faut le rappeler, a été conçue au milieu d’écosystèmes forestiers. Donc la survie des populations est liée en partie à l’avenir du profil forestier qu’on cherche à obtenir. Etant donné que nous sommes dans des forêts secondaires fragilisées depuis des millénaires, il est extrêmement important de saisir cette opportunité pour  anthropiser avec ingéniosité les milieux qui ont été dégradés. Il faut absolument éviter de faire  une  approche où les deux milieux, agricoles et forestiers soient dissociés et réfléchis de manières complètement indépendantes.

Les effets du changement climatique associés à une croissance de la pression anthropique, ont rendu les feux à la fois plus fréquents et plus violents, si bien que les forêts peinent à  s’adapter  et à se renouveler suite à ce type d’évènement.Il y aura des cas où la végétation  qui aura survécu à l’incendie, sera affaiblie, et donc plus vulnérables aux bioagresseurs.., la reprise  sera donc lente et difficile. Dans d’autres situations, l’intensité du ravage  des feux, risque de provoquer la mort biologique des sols, détruit la couche d’humus, induit un changement global sur le sol en modifiant aussi bien les quantités que la répartition spatiale (verticale) des éléments nutritifs…, dans ces cas  on estime qu’il faudra au moins quatre à cinq ans pour voir les premières grandes pousses. D’après le schéma bien connu des botanistes, repris dans la plupart des manuels traitant de la forêt méditerranéenne, les incendies dégradent d’abord les belles futaies  en forêts claires et chétives. A l’arrivée de nouvelles  flammes, les forêts clairsemées se réduisent à des îlots boisés envahis par un maquis hirsute. Lorsque la garrigue disparaît à son tour, elle cède la place à des  versants rocailleux, dénudés et  sans vie ; phase terminale du délabrement environnemental.

On voit que si on n’aide pas la nature à se relever, les assauts répétés des flammes finiraient  inéluctablement par provoquer la disparition de la forêt. Catalysé par l’érosion, ce serait un schéma tendanciel de fond, de la détérioration progressive de ces écosystèmes.

Sur le terrain une série non exhaustive de mesures « curatives », pourraient être préconisées ;

-Etendre les zones de « Ouvrages Anti Erosifs » à toutes les zones sinistrées, l’objectif étant de limiter le  ruissellement.

-Eliminer  le bois mort qui augmente la présence de matière combustible dans les forêts.

-Procéder à une  collecte de graines, de  plants, de boutures…, tout ce qui  peut servir à la multiplication.  Dans un premier temps il faudra  privilégier  les plantes faciles à multiplier, à croissance rapide, rustiques…

-Lancer des pépinières régionales localisées, de reproduction et de multiplication.

-Les plantations doivent être menées sur les principes de l’aridoculture en zones  érosives, il faudra s’inspirer de techniques spécifiques, Zaï, demi-lune…

-La cartographie actualisée (SIG, télédétection, modélisation mathématique) sera un outil inestimable pour identifier les zones à risque, inventorier, modéliser la dynamique des feux, étudier l’inflammabilité…, évaluer, prioriser  les actions  à mener sur  les lieux  sinistrés aux niveaux forestier.

-……..

En guise de conclusion

Face à ces défis biophysiques entremêlés et complexes le plus urgent se situerait au niveau la bonne gouvernance, pour finaliser l’élaboration du Plan National d’Adaptation (PNA) aux Changements Climatique.

Le  PNA devrait associer aux mesures d’adaptation des mécanismes de résilience qui limitent la vulnérabilité, et une politique de la gestion des risques dans laquelle seraient introduit des scénarios catastrophe.

Sans réduire la nature à sa valeur financière, sans négliger la valeur intrinsèque des espèces, sans tomber dans le piège  des mauvaises solutions, ou de la mal-adaptation, il faut être capable de tirer profit des limitations du capital environnemental.

La forêt est habitée depuis des millénaires par des sociétés qui y  ont développé une  économie forestière basé sur le système agro-sylvo-pastoral traditionnel. Le maintien de la gestion paysanne de la forêt et du  lien social entre la forêt et les populations autochtones, basé sur de l’ingénierie environnementale, s’est avéré être le moyen de lutter plus efficacement contre les incendies des forêts méditerranéennes.

Enfin on espère que ces lignes  vont inciter à centrer la réflexion sur l’évolution des rapports entre « humains » et « nature ».

Sofiane Benadjila. (ENSA).

Ing. Conseil. Consultant Indépendant.

sofbenadjila@hotmail.fr.

Quelques références.

Contribution Prévue Déterminée au niveau National CPDN – ALGERIE 03 Septembre 2015

-Cadre pour l’établissement de rapports sur le progrès réalisés en vue de la mise en œuvre du plan stratégique des Nations Unies sur les forêts (2017-2030), notamment l’instrument des Nations Unies sur les forêts et les contributions nationales volontaires1.

-Les engagements de l’Algérie dans sa lutte contre les changements climatiques.

-Quelques conséquences locales et régionales des changements d’usages des sols liés aux activités humaines Thibault Lorin. Félix Lallemand. Ayman El-Shafey. Frédéric Darboux.05/2018.

-Forêt méditerranéenne et incendies dans l’histoire.André CHALLOT.

-La Tunisie lance son Plan national d’adaptation aux changements climatiques pour la sécurité alimentaire. Août 2018.

– Qu’est-ce qu’une coulée d’eau boueuse ?

– Quid du développement durable en Algérie? Sofiane Baba. Jacques Prescott

– Rôle de la végétation dans la protection contre l’érosion hydrique de surface Freddy Rey, Jean-Louis Ballais, Alain Marre, Georges Rovéra.2004.

-L’UE aide l’Algérie à s’adapter aux changements climatiques.23-10-2018.

– Forêt méditerranéenne et incendies dans l’histoire. Forêtméditerranéenne t. XXV, n° 4, décembre 2004 André CHALLOT

-La Tunisie lance son Plan national d’adaptation aux changements climatiques pour la sécurité alimentaire. août 2018.

-Agriculture: plus de 89.000 hectares ravagés par les feux de forêt.  APS. Août 2021.

– Bonne gouvernance dans l’adaptation au changement climatique. Ministère des Affaires locales et de l’Environnement. Tunisie
-Cartes actualisées des feux de forêt et panaches de fumée dans le monde. notre-planete.info.08/2021.

-Comment faire renaître une forêt après un incendie ? Katia de Reforest’Action 25/09/2020.

– EROSION HYDRIQUE.

– Du carton pour lutter contre l’érosion12/2019

 Face à l’urgence climatique, l’adaptation, c’est dès maintenant ! Magali Reghezza-Zitt April 2021.

– Feux de forêt dans la région méditerranéenne. D. Alexandrian, F. Esnault et G. Calabri.

 L’avenir de la Méditerranée est à un point de basculer. Plan Bleu. François Guerquin. 2020.

– ÉTÉ 2021 : LE RÈGNE DU FEU. Novethique. août 2021.

-LES FEUX DE FORÊT EN MÉDITERRANÉE : UN FAUX PROCÈS CONTRE

NATURE. Cairn.info pour BelinVincent Clément.2005.

-Cartographie institutionnelle de l’adaptation en Afrique du Nord. Convention OSS/ACCA-CRDI. Octobre 2007.

-IMPACT DU FEU SUR LA STRATÉGIE DE RÉGÉNÉRATION D’ESPÈCES VÉGÉTALES FORESTIÈRES MÉDITERRANÉENNES. Revue d’Ecologie (Terre et Vie), Vol. 71 (4), Nadia OUADAH1, Leila KADIK2, Nadjiba BENDJEDDA3 & Mohammed KAABÈCHE.2016.

-LA FORÊT ALGERIENNE FACE AU CHANGEMENT GLOBAL QUELLE PLACE POUR L’AGROFORESTERIE ? AMIR BOUHABILA.2019.

– Les risques liés aux changements climatiques  et environnementaux  dans la région méditerranéenne MedECC-booklet_FR.2018.

One thought on “Retour sur les incendies, catastrophe environnementale

  1. Je tiens à vous remercier pour votre contribution technique et solidarité avec les sinistrés pour une meilleure préservation de l’environnement et bonne reprise de l’activité humaine, l’agriculture.

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