24 octobre 2021

Paru à La Tribune: Ramadhan, réflexion sur la sobriété heureuse

 Article paru le 22 juillet 2014, page 6

Le mois de Ramadhan semble être le révélateur de nos habitudes et nos incohérences. Ainsi, au mois de piété et de sobriété, le gaspillage prend une ampleur inégalée par la surconsommation de tous les produits alimentaires, particulièrement le sucre, le pain, l’huile et le lait, qui sont subventionnés par l’Etat, ce qui n’est bon ni pour la santé du consommateur, ni pour la santé du pays qui hypothèque ainsi son avenir économique.
Pour combien de temps encore ?
Les prévisions de spécialistes du secteur économique tablent sur moins de 5 années d’aisance financière, période à partir de laquelle les choses vont se compliquer. En effet, non seulement les réserves de pétrole risquent de s’effondrer, aggravé en cela par une augmentation de la demande interne, mais une baisse des prix du gaz à l’international est à prendre avec le plus grand sérieux. Le déséquilibre sera insoutenable entre diminution des recettes pétrolières et augmentation des importations. L’Algérie est-elle préparée à pallier promptement à un tel déséquilibre financier ? rien n’est moins sûr, l’outil de production national n’est pas prêt à rivaliser avec les produits d’importation qui ont littéralement inondé le marché. Etre prêt à rivaliser avec un produit importé (quand il n’est pas contrefait) relève du gageur sachant que nos générations montantes ne sont pas suffisamment formées ni préparées à relever le défi d’une concurrence, qui est le plus souvent déloyale.
Le défi est là, l’Algérie n’a plus le temps de tergiverser.
Une chose est sûre, le niveau de vie atteint durant les années 2010 à 2016 sera difficile à maintenir pour le plus grand nombre, et il faudra songer à revoir son niveau de vie à la baisse. En effet, pour parer à un risque de déséquilibre budgétaire grandissant, il sera nécessaire de freiner le volume des importations en ayant le courage de revoir la politique des prix des produits soutenus par l’Etat, qui perdure depuis l’ère socialiste des années 1970. L’Etat attendra-t-il d’être mis au pied du mur pour revoir la politique des prix ? ou aura-t-il le courage d’anticiper, chose qu’il n’a pas réellement envisagé ces dernières années, l’argent des aides de l’Etat coulant à flots pour assurer une paix sociale, qui va nous coûter très cher à l’avenir.
Durant les prochaines années donc, les prix sont appelés à augmenter, ce qui pourrait être une bonne chose pour le consommateur (hormis les couches sociales les plus défavorisées, qu’il faudra soutenir par des mécanismes d’aide de l’Etat en vigueur dans d’autres pays). Une bonne chose dans le sens où le consommateur moyen sera obligé de réfléchir avant d’acheter, et de consommer avec plus de modération, comme nous l’a maintes fois rapporté la tradition du Prophète (sur lui la paix), qui répétait : « nous sommes des gens qui ne mangeons que lorsque nous avons faim, et si nous mangeons, ce n’est jamais à satiété ». Se réapproprier cette tradition serait la meilleure des choses pour notre santé, morale et physique.
C’est à cette sobriété que nous invite Pierre Rabhi, l’un des pères fondateurs de l’agroécologie en France et en Afrique de l’ouest. Ce petit bonhomme, français d’origine algérienne né à Kenadsa (Bechar) en 1938, a été adopté par un couple de français et a vécu la plus grande partie de sa vie en tant qu’agriculteur dans une petite ferme en Ardèche (France). Devenu par la force de ses convictions, paysan écologiste, puis écrivain et philosophe, il interpelle les générations montantes sur les dérives de la société de surconsommation. Il prône un mode de vie le plus proche possible de la terre, de la nature, de façon à vivre dans une autonomie alimentaire.
J’ai eu l’occasion de le découvrir lors d’une de ses conférences qu’il a présenté à l’Institut National Agronomique d’El harrach en 1987, où il nous avait décrit son parcours et son expérience récente de formateur sans frontière au Burkina Faso. Dans ce pays, il était frappé par le fossé existant entre niveau de vie des pays riches avec celui des pays pauvres, en particulier dans le domaine agricole. Le constat est sans appel, les 2/3 des richesses mondiales sont consommées par 1/3 de la population de la planète. Avec la mondialisation, le mot d’ordre devient partout : croissance économique, produire plus pour consommer plus, consommer plus pour maintenir les emplois. ..a tel point que le modèle de croissance et de surconsommation est entrain de se généraliser dans les pays dits émergents, sans qu’on ne se rende compte que ce modèle a plus tendance à détruire qu’à préserver la vie et notamment l’environnement, en accélérant l’épuisement des réserves naturelles, la pollution chimique des sols et la disparition de la biodiversité. Ces nations, sans s’en rendre compte, et pour reprendre l’image du Titanic, font tout pour accélérer la vitesse du navire qui a en vue l’iceberg ! Les dangers qui guettent l’humanité sont là, et se font chaque jour plus pressants. Et nous en sommes tous co-responsables. Comme le dit si bien le même Pierre Rabhi : « Quelle terre allons-nous laisser à nos enfants, et quels enfants allons-nous laisser à notre terre ? ».
Notre pays n’est pas en reste, puisque les concentrations urbaines ont supplanté la vie rurale, avec tous les méfaits que cela entraine, et que nos importations doublent tous les cinq à six ans. Nous importons presque tout, particulièrement notre nourriture, mais ce n’est pas pour autant que nous vivons mieux, que nous sommes plus satisfaits ou en meilleure santé. Bien au contraire, nous sommes entrain de copier le mode de vie occidental, avec la mode du fast-food, qui nous pousse à consommer toujours plus, pour convoiter encore plus, alors que nos hôpitaux n’ont jamais été aussi débordés.
Les gens se rendent de plus en plus compte que la vie loin des grandes villes est bien meilleure, au point de regretter la quiétude et la saveur d’antan, où tout était imprégné de cette « baraka fil kalil » (ce mot veut justement dire qu’on se suffisait de peu).
Le mois sacré de Ramadhan est l’occasion de prendre du recul, surtout en ses dix derniers jours, pour réfléchir sur notre propre vie, ré-orienter sur notre mode de consommation. Il nous invite non seulement à éviter le gaspillage, mais à aller vers un mode de vie plus sain, plus sobre, et plus salutaire pour vivre la sobriété heureuse, telle que la vivaient nos ancêtres.
 

de Karim Rahal, Universitaire agroécologiste

 
 
 

2 thoughts on “Paru à La Tribune: Ramadhan, réflexion sur la sobriété heureuse

  1. Quand la philosophie de Pierre Rabhi rencontre l’islam, c’est juste la perfection, le modèle à suivre. Pour vu que les algériens et tous les musulmans en prennent conscience avant qu’il ne soit trop tard. Faire marche arrière et quitter le confort matériel est très difficile une fois qu’on s’y habitue. Restez dans les campagnes pour ceux qui y sont et retournons y pour ceux qui n’y sont plus, car les villes sont vraiment maléfiques, ensorcellent ceux qui les habitent. Un jardin potager, des arbres fruitiers et quelques animaux sont la clé du bonheur et les garants de la liberté de chacun, car ne dépendant de personne pour se nourrir. As Salam 3alaykoum wa rahmatoullahi wa barakatouh.

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