24 octobre 2021

Agriculture Saharienne ou Oasienne, quel modèle de développement?

Par Pr Belgat Saci
Le débat sur l’agriculture dite Saharienne est controversé, il entretient un malentendu tant que les bases ne sont pas clarifiées.
De quoi on parle :
Agriculture Saharienne ou agriculture oasienne – quel modèle de développement?
Si le projet gouvernemental est de promouvoir l’agriculture minière en milieu hyper aride les effets à plus ou moins long termes, on les connait d’avance :
– 1- rabattement du niveau piézométrique des deux nappes du S.A.S.S. Il faut avoir en tête qu’il s’agit d’une eau fossile renouvelée à moins de 2 milliards de m3/an.
– 2- Pollution des nappes par les excès d’utilisation des intrants chimiques,
– 3- Salinisation secondaire des rares terres arables combinée à une irrigation intensive et à une très forte évapotranspiration potentielle en milieu désertique ( ETP> 2000 mm/an).
– En se lançant dans une aventure de production de cannes à sucre, de betterave sucrière, de colza, d’élevage laitier dans des fermes de mille vaches et du blé le gouvernement prend le pari (risqué) de sacrifier l’avenir de générations entières d’algériens.
– Cette voie dictée sous l’urgence n’est pas bonne.
Cette agriculture n’est ni durable, ni viable ni résiliente et elle ne garantit l’approvisionnement du marché que temporairement. c’est un mirage en plein milieu du désert, et on sait ce qui arrive à celui qui succombe à cette vision.
En termes clairs – ce modèle tue la souveraineté alimentaire et la sécurité de la Nation.
Qu’est-ce qu’une agriculture résiliente :
« Un agrosystème est dit résilient est viable quand par sa gestion, il garantit le renouvellement des ressources naturelles renouvelables qui le composent, comme l’eau, la diversité biologique, la fertilité organique, la structure des sols, il ne doit pas polluer ou très peu ».
Cultiver le Sahara en dehors des oasis est le chemin le plus court pour priver les générations futures de l’eau et le peu de sols fertiles.
Personne n’a reçu mandat de la Nation pour se lancer dans une entreprise dont les effets seront désastreux et irréversibles à plus ou moins long termes.
Que faire alors au moment où la Nation est en besoin d’exploiter toutes les capacités naturelles et humaines dont elle dispose ?
En premier lieu posons sereinement l’équation de la souveraineté alimentaire et non la sécurité alimentaire
souveraineté alimentaire et/ou sécurité alimentaire :
« La sécurité alimentaire fait référence à la disponibilité et à l’accessibilité des aliments de qualité et en quantité suffisante pour une population donnée ; alors que la souveraineté alimentaire est le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles ».
une fois définit on sait qu’il ne peut y avoir de sécurité alimentaire sans souveraineté.
Une fois définit revenons à la résolution de l’équation :
Aucune Nation n’assure à sa population sur ses propres ressources, sols, eau, biodiversité et climat tous ses aliments. Prenons l’exemple des émirats Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite qui sont devenus un modèle de développement pour nos gouvernants.
Les deux pays assurent leur sécurité alimentaire grâce aux ressources fossiles et à l’achat de terres au Soudan fertile, mais aucun des deux n’a acquis une souveraineté alimentaire c’est-à-dire durable en attendant toutes les conséquences du changement climatique et des bouleversements géopolitiques et stratégiques (guerre, crise etc…).
En somme ce que je veux dire c’est que la souveraineté alimentaire est un cocktail ingénieux de la bonne et sage gouvernance.
Elle tend à exploiter raisonnablement et intelligemment les capacités propre d’une nation (terre, eau, climat, autres ressources, ingénierie et formations, diplomatie et sécurité militaire).
Dans ce schéma rien n’est laissé au hasard tout est minutieusement étudié et programmé dans un schéma directeur d’aménagement et de développement (le plan).
De quoi disposons-nous aujourd’hui (au Sahara) :
80.000 ha de terres oasiennes exploitées, virtuellement les capacités sont de 1,8 millions d’ha à 2 millions d’ha de sols capables de recevoir un système agricole anthropique.
Je note toutes les oasis sont une création ingénieuse de l’homme, cultures, pratiques culturales, système d’exploitation, systèmes d’arrosage et vie sociale traditions etc…
Donc l’Algérie n’est pas tenue d’arrêter l’exploitation du Sahara aux seules oasis existantes. Là où il y a un sol organo-minéral et de l’eau une oasis peut surgir et ce sont 1. 800.000 ha selon les statistiques gouvernementales à 2 millions d’ha qui peuvent candidater à long termes à un aménagement oasien.
Le gouvernement dans son projet parle de 200.000 ha à attribuer sous forme de concessions – en gros ce sont les sols alluvionnaires bordants l’intercalaire c’est-à-dire Adrar, Timimoun, le Touat, le Gourara – Tidikelt , la Saoura qui sont concernés.
Jusque-là nous pouvons en être d’accord avec le projet gouvernemental.
Sauf comme il est dit le diable est dans le détail. En effet c’est par rapport au modèle néolibéral de cette agriculture atrocement industrialisée préconisé que j’exprime mon total désaccord.
Cette agriculture est non résiliente et dangereusement polluante et à terme elle conduit à la mort biologique des sols par salinisation et consommation effrénée du peu de carbone présent dans les sols.
Le gouvernement avec ce plan se lance à fonds perdus dans une agriculture minière sans prendre la précaution de l’ expertiser. « c’est ce que j’ai écrit dans un précédent papier « le gouvernement lâche la proie pour l’ombre ».
– Quelle idée de promouvoir la production de la canne à sucre, de la betterave sucrière, du colza, du maïs et du lait dans des étables à mille vaches en climat hyperaride sujet à la salinisation des rares sols qui existent.
– Etudions le cas :
– Dans un écosystème hyperaride ce sont deux principaux indicateurs ou facteurs limitants qui décident de l’efficience du modèle.
– la terre, il n y a pas assez de terres arables et le taux de carbone des sols est dangereusement bas < à o, 1%. - Pour mener une culture et maintenir les sols à un minima de 0,5% de carbone, il faut un apport continu et annuel de 40T de fumier/ha quand dans le nord un apport de 5 T de fumier annuellement et en continu suffirait. - l’eau. même si la nappe de l’albien est considérable, l’évapotranspiration (ETP) (démentielle) accélère et augmente la demande climatique des cultures, donc la rotation des arrosages et les volumes d’eau pompées de la nappe. - Ceci aurait pour conséquences: - le rabattement accéléré du niveau piézométrique de la nappe, - l’augmentation de la salinité de l’eau, et de - la salinisation secondaire des terres par dépôts des sels. Ce phénomène n’est pas lié qu’au drainage comme on l’écrit souvent mais à la forte évaporation de l’eau d’irrigation du fait que celle-ci est moyennement chargée en sels 2 à 5 g/l , les sels vont se déposer dans les premiers cm fertiles du sol. - R. Lahmar dans une étude de la culture du blé à Gassi Touil a estimé à 20T de dépôt de sel/ha et par an. - Par extrapolation dans les mêmes conditions pédoclimatiques que Gassi Touil une culture de la canne à sucre qui consomme en moyenne 12.000 m3 en climat tropical sous nos cieux hyper sec ses besoins sont de 20.000 m3 d’eau /ha. l’eau de la nappe étant chargée au minimum à 2 g de sel/l. un bref calcule vous donne un dépôt de 40 T de sels/ha. - Les effets de cette salinisation secondaire sont nettement visibles à Adrar, dans le Touat, la Saouara, les zibans et El oued. Comment juger de l’efficacité d’une culture : Pour juger de l’efficacité d’une culture il faut évaluer à sa juste valeur, le coût de la terre, de l’eau, des intrants et des risques d’accidents entre autres la salinisation et l’érosion. Sous nos climats et comme les effets désastreux du changement climatique sont d’ores et déjà mesurables deux principaux indicateurs sont à considérer celui de l’efficience de l’eau et de la salinisation des sols. L’efficience de l’eau d’irrigation est propre à la biologie et au modèle de conduite de chaque culture. Cette efficience juge de la capacité de production primaire d’une culture. Elle est Calculée en kg de biomasse /mm d’eau consommée. On sait que la canne à sucre, autant que le soja ou la betterave ont une faible efficience y compris en climat tempéré. Quand l’essentiel de l’eau pour une culture est apporté sous forme d’irrigation c’est un autre coefficient qu’il faudrait calculer pour juger de sa pertinence agro- économique Efficience de l’eau = Rendement de la culture irriguée - rendement de la culture en pluvial / Quantité d’eau apportée par l’irrigation La salinisation secondaire : plus on irrigue avec une eau chargée sous un climat hyper aride sans protection plus on augmente l’évaporation de l’eau et le dépôt de sels en surface. En somme toutes les cultures préconisées dans le programme du « Sahara vert » sont très gourmandes en eau et en conséquence elles vont accélérer le phénomène de la salinisation secondaire des sols. - Quelques exemples des besoins en eau des cultures préconisées. - En milieu tempéré les besoins des cultures sont : - cultures - quantité d’eau en litre pour fabriquer 1 kg de matière sèche - coton 5263 - soja 900 - betterave sucrière 683 - blé 590 - Maïs grain 454 - Maïs fourrager - 238 - En fait aucune culture industrielle grande consommatrice d’eau, coton, soja, et betterave sucrière n’est éligible pour un climat hyper aride. En fait si l'Algérie cherche du sucre c'est vers son amie et alliée Cuba grand producteur de canne à sucre qu'il faudrait voir. - ce projet est bancal comme l’a si bien analysé Abdelkader Khelil le quotidien d’Oran 27/05/2020 « quand la canne à sucre et autres cultures industrielles s’invitent dans les oasis », quelle alternative et Par où passe la solution ? L’oasien est ingénieux, il a inventé un système agraire unique par sa performance et sa résilience. C’est ce système qui s’appuie principalement sur le palmier dattier (phoenix dactylifera) qui qualifie l’agrosystème oasien.
Le casse-tête agronomique en ces milieux ce n’est pas tant le drainage mais l’évapotranspiration.
Même si vous disposez du plus grand lac d’eau douce et saumâtre de la planète si l’homme n’agit pas sur le climat, l’eau est vite évaporée avant que la plante n’ai eu le temps de valoriser cette eau en production de biomasse.
Comment l’homme peut agir sur le climat?
Il agit en créant entre le sol est l’atmosphère un écran qu’il a trouvé en le palmier dattier.
Cette fabuleuse herbe, Phoenix dactylifera, qui a traversé les âges, nourrit des populations, sauvé des peuples de la famine a et aura de l’avenir dans un agrosystème oasien résilient.
Raison pour promouvoir la culture du palmier dattier (Phoenix dactylifera).
A propos du drainage préconisé pour les sols légers :
Le drainage ne peut être préconisé que pour les sols de la bordière des chotts pour éviter une contamination des sels par infiltration des eaux salées des chotts et pour les sols dont l’assise est argileuse ou marneuse. Ces sols sont très peu représentés. Par contre ce qu’il faut craindre c’est l’évapotranspiration qui est excessivement élevée.
Les terres du sud ont une texture sablonneuse et une structure favorables au drainage et à la lixiviation , y compris des nutriments, azote et phosphore en priorité.
Cette lixiviation augmente les besoins en engrais et donc en sels c’est un cercle vertueux , plus on produit, plus on consomme et plus on pollue les sols et la nappe par les sels et les produits chimiques de traitement et d’entretien des cultures.
Aussi la capacité de rétention des sols est très faible de ce fait la consommation en eau décuple d’autant que l’ E T P dépasse 2000 mm d’eau soit l’équivalent de la pluviométrie en climat tropical.
Voilà pourquoi la culture du palmier dattier, que les oasiens nomment la forêt (el ghaba) s’est imposée comme principale culture oasienne, d’une part parce que la plante est adaptée à ces milieux, elle réduit l’évaporation de l’eau et permet la culture en sous étages d’autres cultures fruitières et maraîchères.
En effet le palmier dattier est la forêt des oasis et agit en tant que telle, protection contre l’évaporation, et l’érosion des sols..
Quelles propositions :
Bonification et aménagement des sols :
– Étendre le domaine des oasis là où les sols et l’eau le permettent ; soit à peu près 200.000 ha à court termes
– Réhabiliter les oasis existantes grâce à un meilleur aménagement.
A qui doit revenir les terres aménagées :
Les premiers bénéficiaires de ces terres doivent être les oasiens et notamment les jeunes.
Pour que la gestion soit rationnelle et efficace La taille des exploitations ne doit jamais dépassée 50 ha.
Impérativement, il faut encourager le phoeniciculteur et sa famille à vivre dans l’oasis c’est à cette condition que le verger sera entretenu.
Gestion des exploitations :
Le verger à tendance à vieillir et perdre de son efficacité de production, pour cela
– Rajeunir le verger phoeniciciol
– Créer une pépinière par région d’élevage et de production de jeunes plants de dattiers,
– Promouvoir d’autres variétés de dattes autre que la déglat nour. c’est cette biodiversité qui garantira la santé du parc phoenicicol
– Promouvoir les cultures sous étages et les diversifier
– Introduire les cultures fourragères notamment la luzerne très bien adaptée à ces bioclimats
les produits maraîchers des oasis algériennes, par leurs qualités biologiques, leur précocité et l’image idyllique des terroirs peuvent à termes gagner le marcher international et bouleverser tout l’agrobusiness des pays du sud de la méditerranée.
– – introduire et encourager parallèlement un élevage familial bovin, caprins et camelins
– Moderniser et mécaniser la cueillette des dattes,
– Créer par grande région une plateforme de conditionnement, de tri, d’emballage de la date et une usine de trituration et d’exploitation des sous-produits de la datte
– Introduire les cultures maraîchères : les oasis à terme peuvent devenir le potager de l’Algérie.
– Introduire la floriculture et se préparer à investir le marché international de la fleur, des huiles essentielles et des extraits.

Gestion de l’eau :
– Procéder à de nouveaux forages de puits d’eau
– Améliorer les systèmes d’irrigation, moderniser le système des fouggaras, des ghots, des Khetaras.
– Créer un syndicat des utilisateurs de l’eau pour gérer les conflits et procéder à l’entretien du réseau et des systèmes d’irrigation.
– Tourisme solidaire :
– Pour fixer les jeunes sur ces lieux de vie, il faut diversifier les opportunités de création de richesse et notamment par le biais du tourisme solidaire.
– Encourager à l’aide d’un programme spécial Sud et Oasis , la création de petites maisons d’hôtes –
– Promouvoir un tourisme solidaire oasien chez l’habitant
– C’est un moyen rapide de faire rentrer ces espaces dans le 3ème millénaire, d’autant que les jeunes bien formés sont rodés aux techniques informatiques et de communication modernes.
Saci Belgat
30/05/2020

One thought on “Agriculture Saharienne ou Oasienne, quel modèle de développement?

  1. Beaucoup de bonnes choses sont proposés dans cette contribution.Moi même dans le projet que j’avais élaboré des les années 98 99 je préconise beaucoup des propositions que vous faites. Donc je pense qu’il faut sérieusement discuter de tout cela pour parvenir à définir un modèle raisonnable d’exploitation agricole saharienne.Une remarque à ce niveau de discussion tout d’abord il faut que cette nouvelle vision de l’exploitation du Sahara soit l’occasion de créer un véritable brassage des populations locales avec les populations venues du nord et ceci est très important pour la nation dans l’avenir de plus il faudrait examiner les expériences avérées dans d’autres pays qui ont développé une agriculture souvent similaire . Donc la discussion doit se poursuivre. !

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